En cette période de crise sanitaire déstabilisante, des recommandations en tout genre circulent sur les réseaux sociaux pour bien optimiser son temps. Les 10 choses à faire pendant le confinement. Les bons conseils de Thomas Pesquet, spationaute (= expert en confinement). Le Top 20 des trucs qu’on va enfin pouvoir faire en restant chez soi. 1000 idées pour « réussir » son confinement. 

Ce genre de listes inondent le web et nos Facebook, pleines de bonnes intentions pour nous éviter l’ennui et l’inactivité, et bon moyen de partager ses bons goûts personnels. Il ne faudrait pas rester oisif·ve tout de même. Hein, bande de faignasses !

(ha, l’audio est plus bas).


Le guide du confinement réussi

Les recommandations pour sauver nos pauvres âmes de l’indolence se suivent et se ressemblent :

  • Mangez équilibré, une recommandation accompagnée de recettes vegan (= souvenez-vous que l’origine du coronavirus est animale) ou de conseils diététiques pour éviter de grossir (un message totalement grossophobe que les personnes souffrant d’obésité doivent sûrement bien apprécier…).
  • Faites du sport, des pompes, des abdos, mettez-vous au yoga… (toujours pour éviter de finir cette quarantaine avec deux tailles de pantalon en plus).
  • Transformez votre confinement en retraite de méditation. Quelques sectes en profitent d’ailleurs pour partager des méditations « en live » sur Youtube…
  • Développer votre créativité. Ressortez donc votre vieille guitare, mettez-vous à l’aquarelle, écrivez des poèmes. Rappelez-vous que Shakespeare a écrit Le Roi Lear pendant qu’il était en quarantaine à cause de la peste (hashtag SeFoutreLaPression).
  • Désinfectez la maison, astiquez l’argenterie, faites le tri dans vos placards, changez les meubles de place, rangez votre penderie.
  • Cultivez-vous, profitez-en pour apprendre, vous former, prenez des cours de langue, écoutez les conférences du Collège de France, il y a environ un million de e-books disponibles en ce moment gratuitement (vous n’aurez aucune excuse. Aucune).
  • Épilez-vous mesdames, faites-vous un gommage intégral, n’oubliez pas votre manucure (Internet regorge d’astuces beauté. Vous n’aurez vraiment aucune excuse).
  • Faites-vous enfin l’intégrale de GOT, de Harry Potter, de Twin Peaks. Bandes d’incultes. Rattrapez le temps apparemment perdu.
  • Et bien sûr…. Restez zen. Surtout, restez zen. Lâchez prise aussi, hein, lâchez prise.

Les diktats, eux, ne sont pas confinés

Ces listes oublient déjà que bon nombre d’entre nous sont toujours en activité, en télé-travail, et s’occupent de leurs enfants à la maison, ce qui n’est pas une mince affaire et laisse peut-être peu de place pour jouer les Marie Kondo.

Par ailleurs, ces conseils sont surtout des injonctions particulièrement culpabilisantes. Diktat de beauté, subi majoritairement par les femmes qui ne doivent pas se laisser aller en jogging mais continuer (voire adopter, c’est la bonne occasion) une bonne routine make-up. Diktat de performance qui met une incroyable pression tant d’apparence que de productivité. Ces listes à rallonge invitent le burnout à la maison. Il ne faudrait quand même pas abandonner une seule seconde de nos 1440 minutes quotidiennes à la vilaine paresse ! Faire et paraître, sans relâche, mots d’ordre d’une société qui pense que le travail c’est la santé.

Ces injonctions sont également souvent infantilisantes. Franchement, allez chercher un spationaute pour entendre comme conseil : lisez des livres… Merci Thomas, on y avait pas pensé tout·e seul·e. Autre idée tout aussi con(finée) d’un journaliste éclairé : appelez vos ami·es, prenez des nouvelles de vos proches. Nous prennent-ils donc pour de parfait·es idiot·es incapables d’utiliser notre temps à notre guise ?


Ne rien faire 

Peut-être. Car il y a derrière ce petit phénomène la révélation que nous ne savons pas (plus) nous occuper seul·e, par nous-mêmes. Même les 3 minutes pour attendre un bus ou un métro sont immédiatement occupées, en jetant un oeil sur Instagram, Twitter. Il faut absolument remplir notre temps. Comme si notre capacité à rester seul·e avec soi, à être soi, là, juste soi, était en panne. Dans notre culture de la productivité, chaque minute doit être remplie ou rentabilisée, par le travail ou le divertissement. L’activité est sanctifiée. L’oisiveté est le vice absolu. Il y a quelques mois, Emmanuel Macron fustigeait « les fainéants ». 

Pourtant, l’oisiveté a ses vertus. Ce sont les philosophes qui nous le rappellent : Sénèque, Rousseau, Bertrand Russell. Ce serait une attitude de sagesse, la capacité de vivre en autarcie, d’être capable de penser par soi-même. Ce serait aussi notre droit, après tout. Et, tout simplement, une inclination naturelle de l’être humain. Qu’avons-nous donc à craindre de rester ainsi oisifs, oisives, seul·es avec nous-mêmes ? L’ennui sans doute.

« La seule cause du malheur de l’homme est qu’il ne peut pas rester tranquillement dans sa chambre. » (Blaise PASCAL)

Mais, à votre avis, quels pourraient être les bénéfices de l’ennui ? N’y a t-il pas quelques bienfaits à ne rien faire ?

Je vous propose donc d’expérimenter cet art de ne rien faire. Vous pouvez écouter le court audio qui suit, vous laissez guider par ma voix… Ou pas ! C’est vous qui voyez ! Il dure environ 13 minutes. Il vous en restera 1427 pour trier les bouquins de votre bibliothèque par couleurs ou faire du cross-fit.

Cet audio est inspiré du travail d’un psychologue hypnothérapeute, Gaston Brosseau. Il s’agit d’une courte pratique d’auto-hypnose pour expérimenter le non-effort. Elle est utile pour se détendre, se poser un peu, lâcher le contrôle. Et apprendre cet art subversif de ne rien foutre ! (C’est le Président qui va pas être content…).

Séance « Ne rien faire »… à pratiquer allongé·e ou assi·se, dans un endroit calme.

Ces quelques minutes vous aideront peut-être à pratiquer ce nouvel art de vivre venu de Néerlendais·es décomplexé·es : le Niksen. Nikquoi ? (par ici).

On a souvent recours à la sophrologie et à l’hypnose pour développer ses « soft skills », les compétences de base « que les entreprises s’arrachent » (soi-disant) : flexibilité, créativité, intelligence émotionnelle… En bref : pour développer son potentiel et être ainsi plus productif·ve. Je pratique une approche existentielle de ces techniques. Car je crois que ces pratiques sont avant tout des manières de vivre empreintes d’une simple sagesse : se souvenir que nous sommes vivants, vivantes. En ces temps inquiétants, ce sera déjà pas mal pour « réussir » son confinement. A chacun·e ensuite de voir ce qu’il ou elle peut et veut faire de cette vie en soi.

Radio Paresse

Et pour prolonger votre écoute oisive, voici une petite sélection de podcasts sur l’oisiveté et la paresse, des actes de résistance dans un monde de productivité.

Une histoire de la paresse avec André Rauch, historien : https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/eloge-et-decri-de-la-paresse-immemoriaux

Peut-on encore ne rien faire ? avec Mona Chollet et Denis Grozdanovitch : https://www.franceculture.fr/emissions/du-grain-moudre-d-ete/peut-encore-ne-rien-faire

L’oisiveté sauvera-t-elle le monde ? https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/loisivete-sauvera-t-elle-le-monde

Paresser avec Montaigne : et si la solitude de l’oisiveté était la condition de l’écriture ? https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/montaigne-sauts-et-gambades-34-de-l-oisivete-i-8

Les bienfaits de l’oisiveté, qui pour R. L. Stevenson « ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent au dogme de la classe dominante » : https://www.franceinter.fr/emissions/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-14-decembre-2018

Ne rien Faire : Éloge de la paresse, un acte de rébellion : https://www.franceinter.fr/emissions/le-telephone-sonne/le-telephone-sonne-25-decembre-2019

Un glandeur heureux : https://www.arteradio.com/son/2859/paresse