J’essaie d’intégrer dans mon approche, dans la plus juste mesure possible, les acquis de la thérapie féministe, encore très peu répandue en France. Cette approche est beaucoup plus développée dans les pays anglo-saxons et hispanophones.

La thérapie féministe ne désigne pas un courant spécifique, comme la psychanalyse par exemple, ni ne propose de techniques spécifiques, comme l’hypnose. Elle introduit les théories féministes dans la pratique du ou de la thérapeute, quelle qu’elle soit, psychanalyse, hypnothérapie, etc.

Dans cet accompagnement, il s’agit de conscientiser et de déstabiliser les réalités patriarcales qui sont conçues comme l’une des causes principales de la détresse humaine et peuvent amoindrir voire briser la croissance et le pouvoir personnel des êtres humains, quel que soit leur sexe ou leur genre. Ainsi la thérapie féministe n’est pas réservée aux femmes, cisgenres ou transgenres, les hommes cisgenres pouvant y trouver un bénéfice, parler des souffrances liées à l’injonction à une virilité ou une masculinité toxique qui ne correspond pas forcément à l’identité de chaque personne se désignant au masculin. 

Je pense par exemple à Thibaut, un jeune homme travaillant dans un milieu masculin (militaire), arrivant tout honteux d’être encore vierge à 23 ans car il préférait attendre « la bonne personne ». Thibaut se sentait en décalage avec ses collègues qui se vantaient d’« enchaîner les filles », mal à l’aise, et commençait à se croire anormal en ne répondant pas à ces impératifs de la masculinité contemporaine. Je pense aussi à Fabrice, 44 ans, cadre dans une grande entreprise dans un domaine « de mecs » (l’automobile) au sein d’une équipe composée essentiellement d’hommes, et issu d’une famille de milieu populaire assez macho. Émotif, pianiste à ses heures perdues, il est moqué pour sa « sensiblerie », rejeté par ses frères malgré son succès professionnel. Fabrice vient me consulter car il souffre de ce qu’il a désormais intégré comme une hypersensibilité anormale, qu’il aimerait « calmer ». En thérapie, Fabrice comprend qu’il essaie là de se plier aux normes attendues de son genre, mais ne parvient pas à rentrer dans les cases imposées par l’image de ce qui est considéré comme masculin, qui ne tolère pas la vulnérabilité. Fabrice comprend peu à peu que le problème ne vient pas de lui, qu’il n’est pas « malade » ni défaillant, mais que son angoisse vient d’une tentative de correspondre à une image construite et imposée socialement, une tentative d’être quelqu’un qu’il n’est pas au détriment de la personne qu’il est, et de sa créativité qui, bridée, génère une profonde tristesse.

A l’écart des normes

Née dans les années 1960, la thérapie féministe écoute les individus, dans leur expérience, leur vécu, l’expression de leur souffrance. Elle a émergé dans des groupes de femmes où leur parole a pu être écoutée, valorisée, plutôt que dénigrée, perçue comme de simples anecdotes, des gossips sans intérêt (1). Les récits de leur vécu ont pu être partagés et entendus. Beaucoup de femmes sont sorties du silence et de la honte, comprenant qu’elles n’étaient pas seules dans des souffrances similaires. Aujourd’hui, le recours massif aux réseaux sociaux, s’il peut être problématique, prolonge ce partage d’expériences, comme l’ont montré #MeToo puis #MeTooInceste.

La thérapie féministe s’est d’abord intéressée à celles et ceux qui ont été (et sont encore) considéré·es comme « les autres » par la culture dominante. Ces « autres » sont toutes les personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres blancs hétéro : les femmes, les personnes racisées, les personnes transgenres, intersexuées, non-binaires… Le travail thérapeutique féministe favorise l’analyse des significations et implications du genre et d’autres dimensions d’une identité intersectionnelle comme l’orientation sexuelle, la classe sociale, la race, l’âge… dans la psyché de la personne venue consulter. Ainsi que les enjeux de pouvoir, à la source de nombreuses frustrations pouvant aller jusqu’à la dépression profonde, voire le suicide.

Hystériques, folles, dépressives, boulimiques, masochistes…

J’ai besoin du féminisme car… j’en ai marre d’être qualifiée d’hystérique ou de trop sensible

En thérapie féministe, le comportement ou la souffrance de la personne ne sont pas étiquetées ni pathologisées, c’est-à-dire perçues comme des troubles inhérents à la personne seule, mais envisagées comme des réponses de cette personne au fait d’être immergé·e dans une réalité patriarcale, globalement toxique. Le stress, la souffrance psychique, voire certains troubles somatiques sont plutôt des réponses logiques à un environnement stressant.

Les personnes des groupes oppressés sont d’ailleurs largement sur-représentées dans plusieurs de ces pathologies : 

L’explication généralement donnée est la biologie. C’est la faute aux hormones. Mais n’est-il pas légitime de s’étonner que la nature, qui assure la survie de l’espèce, ait rendu plus dépressives et boulimiques et anxieuses et traumatisées plus de la moitié de l’espèce humaine ? N’est-ce pas également lié à leurs conditions de vie de personne discriminée en Patriarchie ? Certain·es psychanalystes de tendance conservatrice considèrent que c’est la faute à l’inconscient (les femmes sont inférieures aux hommes car « castrées », ou naturellement passives et masochistes, selon Hélène Deutsch, psychanalyste et autrice de Psychologie des femmes en 1945).

Il paraît plus logique, au vu de l’importance des interactions sociales sur la santé, tant physique que psychique, d’envisager une explication du côté de l’impact des normes sociales et des comportements qu’elles génèrent. Car un individu fait partie d’un groupe social et n’est pas une entité isolée qui développerait un trouble psychique tout seul dans son coin.

Le Patriarcat : source de détresse

Le patriarcat est le système socio-culturel dans lequel nous vivons. Ce terme désigne une hiérarchie sociale qui privilégie systématiquement les caractéristiques et expériences associées au masculin, et dénigrent celles associées au féminin, quelque soit le sexe de la personne. La thérapie féministe considère que le système patriarcal est l’origine principale de la détresse humaine, y compris celle qui correspond à des catégories diagnostiques validées par les disciplines de la santé mentale, comme celles mentionnées ci-dessus (dépression, TCA, bipolarité…). Faut-il préciser que ces disciplines sont elles-mêmes forgées à l’intérieur du système patriarcal, donc réponde à ses attentes.

Les individus dans notre société sont en effet « colonisés » par les normes et croyances patriarcales = ils les intègrent inconsciemment. Ces normes et croyances sont multiples : c’est par exemple le fait de considérer que la raison, perçue comme masculine, est plus importante que les émotions, associées au féminin. Une personne émotive est ainsi dévalorisée par rapport à une personne « raisonnable ». Un homme sensible ne correspond alors pas aux critères de masculinité : associé au féminin, il peut être rejeté, et souffrir de ce rejet. Comme Fabrice, qui « devrait », en tant qu’homme, garder raison et ne pas afficher d’émotions.

Cette conception binaire et hiérarchisée entre raison et émotion est au service de la domination masculine… et créé pas mal de dégâts. Un grand nombre de femmes viennent ainsi au cabinet pour « gérer » leur colère. Cécile, 33 ans, me raconte que ses « coups de sang » ne sont plus tolérées par son entourage, notamment son boss et son compagnon. Lorsque je demande à Cécile si ces colères lui posent problème, à elle, elle me répond que non. Très vite, elle réalise que la demande émerge des autres, qu’elle s’apprête à payer une thérapie pour soulager son entourage, qu’elle a le droit d’être en colère, et qu’elle ne veut pas vraiment gérer cette émotion bien légitime depuis qu’elle a subie des violences sexuelles de la part de son ex-petit ami. Mais ces colères ne correspondent pas à l’image de la douce et gentille Cécile qu’elle peut être aussi parfois, et que son patron et son compagnon préfèrent car cela leur est plus agréable, n’est-ce pas. Au contraire de la colère des hommes, tolérée voire valorisée, dans certains contextes, en tant que manifestation de pouvoir, la colère d’une femme n’est pas autorisée. Il suffit de quelques cris pour la voir qualifiée de susceptible rabat-joie ou d’ « hystérique »… Or aucun être humain ne peut se sentir bien si ses émotions, notamment primaires (peur, colère, tristesse, joie), sont réprimées.

Microaggressions…

Le professeur de psychologie Derald Wing Sue, en 2003, parlait des microaggressions : des échanges brefs et quotidiens qui envoient des messages dénigrants à certains individus en raison de leur appartenance à un groupe selon leur race, genre, orientation sexuelle, classe sociale, religion. Ce sont toutes ces petites hostilités banalisées, ces humiliations et insultes que les membres des groupes marginalisés subissent dans leurs interactions quotidiennes avec des individus qui ignorent trop souvent qu’ils se montrent ainsi offensants ou humiliants. Parce que la société, la culture, autorisent ces microaggressions ou agissent trop peu pour les éradiquer. Voire les alimentent.

C’est siffler une femme dans la rue (ben quoi, ça devrait lui faire plaisir qu’on la trouve sexy !). C’est lui demander de sourire un peu (parce que bon, c’est pas joli une fille triste – fille qui est apparemment là pour agrémenter le décor). C’est toucher les cheveux d’une femme noire (ben quoi c’est rigolo, on dirait de la moquette). C’est demander à une personne racisée d’où elle vient (Je suis Françai·se – Nan mais, « en vrai », d’où tu viens ?). C’est dire à une lesbienne « ha j’ai une amie, Unetelle, elle est lesbienne aussi, tu la connais ? » (toutes les lesbiennes se connaissent évidemment). C’est dire à une femme que les hommes et les femmes sont égaux au travail maintenant, ça va hein (ce qui sous-entend que s’il y a moins de femmes à des postes importants, c’est qu’elles ne le méritent pas, en fait). C’est dégradant, c’est humiliant. La thérapeute féministe Laura S. Brown, autrice de Feminist Therapy, rappelle dans ce livre que ces microagressions sont des « traumatismes insidieux » (insidious trauma). Or les traumatismes ont de nombreux impacts sur la santé physique et psychique. Et ne désignent pas uniquement des gros événements ; ce sont aussi ces agressions répétées.

Les privilégié·es, les auteurs et autrices de ces actes considèrent le plus souvent que la personne qui réagit à ces microagressions surréagit, qu’elle est trop émotive, qu’elle s’énerve pour rien, qu’elle en fait toute une histoire, qu’elle n’a qu’à juste ignorer, c’est pas grave. C’est bon, lâche prise avec ça ! Et ça aussi, c’est une microaggression. Car cela nie le ressenti de la personne, au bénéfice de la tranquillité de l’autre, celle, celui qui agresse. Qui fait des reproches, culpabilise. Ben oui quoi, c’est juste pour déconner, t’as pas d’humour !

Les microagressions peuvent avoir un effet cumulatif avec le temps, et impacter la santé mentale. Des chercheurs, comme Kevin Nadal, ont constaté que les agressé·es ne savent pas ou ne peuvent pas réagir, ressentent colère, épuisement, frustration, présentent des niveaux plus élevés de dépression et des niveaux plus faibles d’émotions positives. Au final, c’est l’estime de soi, la confiance en soi et l’affirmation de soi qui sont affaiblis et empêchent la personne de s’accomplir, de s’épanouir. Comme une plante sous une cloche.

et micromachismes 

Luis Bonino est un psychothérapeute espagnol. Il a écrit plusieurs articles sur les conséquences psychiques de la masculinité toxique, non traduits en français (la résistance éditoriale aux textes sur la thérapie féministe en France est phénoménale ; rien n’est traduit malgré la richesse de nombreuses publications anglophones et hispanophones). Il a notamment publié sur ce qu’il nomme « les micromachismes », qui est une forme de microaggression, dans “Micromachismos: La violencia invisible en la pareja” (« Micromachismes : la violence invisible dans le couple ») en 1998.

« Les micro-machismes sont des micro-abus et des micro-violences qui tentent de maintenir les hommes dans leur position de genre, créant un réseau qui piège subtilement les femmes, sapant leur autonomie personnelle. » ´(2) Ces comportements passent presque inaperçus et semblent tout à fait normaux, loin d’une attitude pathologique, tant ils sont ancrés dans la vie quotidienne et ses imperceptibles normes patriarcales. « Ils sont à la base et composent le terreau d’autres formes de violence de genre (maltraitance psychologique, émotionnelle, physique, sexuelle et économique) et sont les « armes » masculines les plus utilisées pour tenter d’imposer sans consentement un point de vue ou une raison » (3). Ils rendent les femmes disponibles, au service des hommes, sans avoir recours à la « violence traditionnelle ». Ces comportements sont par exemples (4) :

  • La non-participation des hommes aux tâches ménagères, basée sur l’idée que le domestique relève du domaine du féminin. Ce qui impose à la femme de prendre en charge le soin du foyer et de ses occupants, au détriment de ses propres besoins.
  • Occupation excessive de l’espace et du temps par l’homme, pour son repos ou ses loisirs, au détriment de ceux de la femme (le fait par exemple d’avoir un moment consacré à ses loisirs durant le weekend, pendant que la femme s’occupe du foyer, cf le point précédent).
  • Le fait d’insister lourdement pour obtenir satisfaction, jusqu’à l’épuisement de la femme qui doit céder pour avoir la paix, donc abandonner son opinion.
  • Prendre le contrôle en prenant des décisions au sein du couple, sans la femme, alors qu’elle est concernée.

Elisende Coladan, thérapeute féministe, a lu Bonino et relate en français ces comportements et leurs effets sur son blog (et je recommande son article sur les « enfants sains du patriarcat« , ceux qu’on appelle les pervers narcissiques).

Je me souviens ainsi d’un de mes colocataires, quand j’étais étudiante, à qui j’avais demandé de participer au ménage, et qui me regarda, étonné, me répondant que c’était mon rôle et non le sien, et qu’il avait trop à faire avec ses études (les miennes n’important apparemment pas). Ou d’un autre colocataire, étudiant en médecine, faisant venir sa petite soeur qui n’était « que » lycéenne, pour faire son tour de ménage… Je pense à Inès, 44 ans, sur laquelle le frère aîné déverse ses malheurs car il a besoin d’écoute, mais s’énerve dès qu’elle ressent celui de partager avec lui ses propres peines. Elle doit jouer sa psy, son infirmière, sa dame de compagnie, mais n’a pas le droit à la parole. Prendre en charge ce travail émotionnel, ce travail de care, mais se taire, « silenciée ». Ces exemples, j’en ai des dizaines. Nous en avons des dizaines, des centaines. Ils ne sont pas des exceptions.

Ces comportements n’ont l’air de rien pris isolément. Ils sont le plus souvent commis sans violence verbale ou physique. Mais parce qu’ils sont répétés, additionnés, multipliés, leurs conséquences sur la santé physique et psychique des femmes sont nombreuses : 

  • fatigue, épuisement émotionnel (charge mentale)
  • sentiment d’impuissance
  • démoralisation, perte d’estime de soi, sentiment d’insécurité
  • irritabilité chronique, mal-être
  • culpabilité, auto-reproches
  • … (5)

Déconstruire des identités dominantes délétères

Or nombreuses sont les femmes venant consulter pour ce type de difficultés, qu’un·e psy biaisé·e par les normes patriarcales aura encore tendance à pathologiser voire médicaliser, prescrivant des médicaments pour faire taire la souffrance. Cette souffrance est pourtant le signe que quelque chose ne va pas, non pas d’abord chez la femme mais dans la société, la famille, les relations. La souffrance montre du doigt les graves conséquences d’un relationnel déséquilibré, elle surligne les mécanismes à l’origine de relations toxiques ou de troubles traumatiques résultant de la violence patriarcale. Les faire taire chimiquement peut soulager la personne un moment, mais ne solutionnera pas le problème, tant au niveau individuel que collectif. Cela soulagera, surtout, le patriarcat lui-même, rassuré de pouvoir continuer son pouvoir quotidien.

Il est donc important que, comme ses patient·es, la ou le thérapeute féministe fasse un travail de déconstruction continu sur lui ou elle-même, puisque, comme tout le monde, iel est immergé·e dans cette société patriarcale, donc colonisé·e, biaisé·e. La majeure partie des thérapeutes, psy, médecins est biaisée par les normes patriarcales puisque le patriarcat constitue notre socle culturel et social ; nous baignons tous et toutes dedans et ces professionnel·les ne font pas exception.

Ce travail de déconstruction consiste à démanteler l’histoire dominante, le récit dominant et ses normes ainsi que ses conclusions identitaires délétères. Les comprendre non comme des vérités mais des constructions socio-culturelles. Voir l’exemple de Fabrice plus haut, pris dans un récit d’homme très masculin et une éradication de sa personnalité. Voir Cécile, prise dans un récit de femme douce et docile et une répression de sa personnalité. L’objectif thérapeutique est de défaire ces conclusions identitaires de leur statut de vérités absolues, et de faire émerger des histoires alternatives, des possibles, des manières d’être plus en adéquation avec la personne.

Accompagner les traumatismes liés aux violences

Les microagressions préparent quotidiennement le terrain des violences. La thérapie féministe travaille souvent sur la violence faite aux femmes (et à toutes les personnes « sexisées » pour reprendre la formule de Juliet Drouar, art-thérapeute. C’est-à-dire toutes les personnes victimes du sexisme de la domination masculine blanche hétéro cisgenre, incluent les personnes LGBTQ+). Une violence largement tolérée voire encouragée, qu’elle soit physique, psychique, sexuelle. Il n’y a qu’à observer le nombre de féminicides en France (une morte tous les 3 jours. Ou, pour mieux refocaliser le problème : un meurtrier tous les 3 jours). Et constater que, la plupart du temps, la femme avait alerté les autorités sur les violences de son (ex-)conjoint, sans que rien ne soit fait. Ces féminicides ne sont pas de simples coups de folie, des erreurs, des « crimes passionnels », des tragédies conjugales, ou des drames de séparation, comme on entend trop souvent, pour excuser une violence qui est systémique. Ces féminicides, se sont des femmes violentées par leurs proches, copain, mari, ex, et tuées la plupart du temps parce qu’elles ont souhaité se séparer, ou sont parties. On ne tue pas son enfant parce qu’il quitte le foyer parental pour aller vivre sa vie. On ne tue pas sa colocataire qui part à Stockholm en Erasmus. Mais en France, on tue sa femme quand elle veut sortir d’une relation qui ne lui convient plus.

En tant que thérapeute EMDR, je travaille régulièrement sur les traumatismes liées aux violences faites aux femmes. Ces violences sont le plus souvent commises par des proches, loin des violences que, par exemple, la culture du viol met en scène et vient inscrire dans l’imaginaire collectif. Là, en gros, un viol c’est une femme en jupe rouge violée dans un parking souterrain par un méchant avec un gros couteau, psychopathe ou racisé. Mais pas la petite copine qui finit par céder quand le gentil petit ami insiste même si elle a dit dit non six fois parce, bon, il a des besoins hein, et puis elle a déjà dit non hier. Or dans la réalité, les viols sont le plus souvent commis par des proches, le père, le frère, le conjoint, le petit ami, le pote, etc. Cet imaginaire collectif du viol, cette culture du viol, empêche les victimes de se rendre compte qu’elles ont subi un viol. Parce qu’on ne s’imagine pas qu’un viol puisse être commis par le gendre idéal, le gentil mari, le patron bienveillant, le copain attentionné. Or, si elle ne peut admettre ce viol, la femme violée peine à comprendre les raisons de son fort mal-être, comme si elle ne pouvait se résoudre à faire le lien. Elle continue alors à se culpabiliser (C’est moi qui ai un problème).

Au-delà du travail de réparation, le plus souvent en EMDR, une pratique en soi particulièrement féministe (j’y reviendrai), nous échangeons en cabinet sur le contexte qui autorise cette violence. Alors, les « symptômes » de la personne (tels que la dissociation, la colère, l’addiction, l’hyperactivité) ne sont plus considérés comme pathologiques, mais comme une réponse de survie face à cette violence patriarcale, comme une puissance d’agir. Cela aide à sortir de la honte et de la culpabilité, émotions très présentes dans les traumatismes sexuels, et particulièrement inhibitrices.

Cette violence commise par les proches s’installe là où un discours familial s’impose au-dessus des droits des femmes. Mélanie, une femme dynamique de 23 ans, vient me consulter pour des colères difficiles à contrôler, et un sentiment de « nullité ». J’apprends qu’elle a été frappée durant son enfance par son père et son frère aîné, sous le regard silencieux d’une mère elle-même battue par son père. Deux hommes se déchaînaient littéralement sur une fillette vulnérable. Cette grande violence n’a cessé de détruire son estime de soi et de saboter ses désirs professionnels malgré une grande intelligence et une forte vivacité d’esprit. Aujourd’hui, Mélanie qui rêvait d’être avocate « pour défendre la veuve et l’orphelin » enchaîne les petits jobs en intérim, serveuse, femme de ménage, hôtesse, terriblement frustrée de ne pas pouvoir utiliser ses capacités pour aller au bout de ses envies. Elle continue à chercher des excuses aux hommes de sa famille, notamment à son père, alcoolique (alors que l’alcool est une circonstance aggravante). Son frère continue à la rabaisser, lui qui a été soutenu par la famille dans des études de finance, considérant qu’elle est « nulle » et la honte de la famille. Mélanie et moi envisageons ensemble cette colère pour la comprendre autrement, une colère pourtant si compréhensible après tant d’inadmissible violence sur une petite fille. Au-delà de séances d’EMDR sur ce traumatisme, un travail de reconstruction de l’estime de soi a été nécessaire en thérapie existentielle. Pour que Mélanie comprenne qu’elle n’était pas le problème, sorte de la honte et de l’inhibition que cette émotion suscite, se reconnecte à ses valeurs et ses désirs, et puissent enfin les incarner. Aux dernières nouvelles, Mélanie a commencé des études de droit à distance et se rêve en nouvelle Gisèle Halimi. Exemple touchant d’empowerment.

Faire grandir l’Empowerment 

L’enjeu de la thérapie féministe est de développer un empowerment libérateur et de redéployer des relations saines en sortant des rôles d’oppresseurs et d’oppressé·es, de qui détient le pouvoir et l’impose et qui se le voit refusé.

L’empowerment, traduit en France par « empouvoirement », désigne la libération des formes internalisées d’oppression pour (re)trouver le pouvoir, au sens de « je peux », la puissance, la capacité d’affronter les obstacles externes, de surmonter les difficultés, sans avoir peur du conflit, avec assertivité. Trop de femmes ont peur du conflit, n’osent pas donner leur avis, ne peuvent poser aucune limite, se soumettent aux décisions des autres, n’osent pas dire non, pour éviter le conflit, souvent confondu avec la violence. C’est là tout le contraire de l’empowerment.

(Tous les prénoms des personnes sont ici modifiés pour respecter leur anonymat. Les guillemets insérés dans les exemples correspondent aux propos des personnes venues consulter).

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(1) Laura S. Brown, Feminist Therapy, 2018, APA.

(2) « Los micromachismos en la violencia machista » (Les micromachismes dans la violence sexiste) https://observatorioviolencia.org/los-micromachismos-en-la-violencia-de-machista/ L’article de Bonino est disponible ici : https://www.mpdl.org/sites/default/files/micromachismos.pdf (en espagnol).

(3) « Están en la base y son el caldo de cultivo de las demás formas de la violencia de género (maltrato psicológico, emocional, físico, sexual y económico) y son las « armas » masculinas más utilizadas con las que se intenta imponer sin consensuar el propio punto de vista o razón. » https://observatorioviolencia.org/los-micromachismos-en-la-violencia-de-machista/

(4) Répertoriés dans https://observatorioviolencia.org/los-micromachismos-en-la-violencia-de-machista/ Voir également l’article d’Elisende Coladan.

(5) Ibid.